Un tank de 5m qui ne paraît pas dans un style sortie de Burnout, effectivement, la Ferrari Luce choque. Et ce n’est pas une mauvaise chose.
Lundi 25 mai, Ferrari révèle officiellement celle qu’on aurait pu appeler Elettrica. Mais non. C’est Luce, un nom qui rend les jeux de mots plus délicats. De prime abord, elle est moche. Un mot fort pour une caisse qui ressemble à celle du méchant lambda d’un Michel Vaillant moderne. Mais à un demi-million minimum (estimation, parler d’argent serait vulgaire), on aurait pu s’attendre à… À quoi au juste ? Bien justement, on va essayer de piger, parce que cet engin est un trompe-l’œil digne de Cédric Grolet et surtout, Ferrari n’aurait rien pu proposer d’autre.

Ok, la comparaison avec des pâtisseries surcotées pour lesquelles les Parisiens aiment raquer n’est peut-être pas la meilleure des défenses. Mais, hé, les Parisiens paient cher pour ça. Donc ce n’est pas si idiot comme move ! Mais j’ai mieux comme argument.
Au fait, oui, j’avoue, j’ai choisi cet angle d’article pour vous faire cliquer, puisque je n’étais pas à la présentation sous embargo durant laquelle il a fallu signer avec son sang qu’on ne dévoilerait rien.






La faute à Jony bi-good
Jony Ive est un gars à qui je suis supposé ressembler.

Il s’est barré de chez Apple pour créer son studio de design (LoveFrom). Le genre de studio qui a dessiné des lampes de bateaux pour Balmuda.

Et Ferrari l’a missionné de faire sa première voiture électrique. Pas con ! Jony, il en a plusieurs des Ferrari. Ce qui le rend plus légitime que moi à savoir ce qu’un client Ferrari veut. Car de mon côté, mon expérience chez Ferrari se résume à une modeste F40 au 1/43e chez BBUTAGGO (la version Temu de Bburago).
Rien d’incroyable non plus à ce qu’un designer non spécialisé bagnole soit aux commandes d’un projet voiture. Les lignes du concept R17 de Renault sont signées Ora-ïto, un designer français capable du meilleur (les lecteurs MP3 iRiver MP Series), comme du pire (le vélo Angell Bike).



Bref, Jony, c’est le gars qui a fait en sorte que vous caressiez plus l’écran de votre téléphone que votre partenaire sexuel. Et il a pourtant déclaré : « le tactile, dans une voiture, c’est de la merde », preuve qu’il est pourtant Lucid le Jony. (Lucid, vous l’avez ?).
Ferrari a tout de même demandé à son centre de style, dirigé par Flavio Manzoni, de vérifier s’il ne partait pas en SU7, le Jon. (SU7, vous l’avez ? Ok j’arrête).
Notre designer Apple a ainsi planché sur la planche de bord et l’intérieur. Sans surprise, la Luce est ce qui se rapproche le plus des sensations analogiques d’une voiture thermique des années 70-80. Mais avec un rendu chirurgical, presque trop propre. À se demander si la projection de l’usure et de la saleté se déposant « naturellement » au fil des utilisations n’a pas été prise en compte.

Qu’on le veuille ou non, ça a de la gueule. L’écran est rétractable. Ce que les yeux ne voient pas, le cerveau ne veut pas. (Le proverbe yiddish dit « le coeur » mais qu’importe).
Reste le design extérieur, dicté par la sacro-sainte batterie géante et l’efficience d’un Cx réussi. Mine de rien, la marge de manœuvre est faible. Tesla, Hyundai, Mercedes, tous ont prouvé que c’est difficile de rendre l’efficience jolie et fonctionnelle.

Une Tesla Model S comme maître étalon d’Achille
Ferrari a bossé 5 ans sur sa caisse. À titre de comparaison, Renault a sorti la Twingo en moins de deux ans. Dans le monde électrique, c’est long. Comme dans tout département de design automobile, tout est verrouillé et il est donc NORMAL d’avoir un embargo de FDP quand t’es journaliste pigiste (pardon, « rédacteur »).
Mais il y a tout de même eu du carspotting, qui a permis de capter une Tesla Model S Plaid chez Féfé. Tant pour voir ce qui fonctionne que ce qui ne fonctionne pas. Pour info, la Model S date de 2012. Quatorze années la séparent de la Luce. Et pourtant, les différences techniques ne sautent pas aux yeux :
| Caractéristique | Tesla Model S Plaid | Ferrari Elettrica (Luce) |
|---|---|---|
| Puissance | 1 020 ch | 1 050 ch |
| Moteurs | 3 | 4 |
| Batterie | ~100 kWh | 122 kWh |
| Cx | 0,208 | 0,254 |
| Poids | 2 195 kg | 2 260 kg |
| Recharge | 250 kW | 350 kW |
| 0 à 100 km/h | 1,99 s | 2,4 s |
| Autonomie (EPA) | 560 km | 450 km |
| Conduite autonome (FSD) | Oui | Non |
| Prix | 95 000 € | 640 000 € |
Un problème de timing qui a obligé Féfé à féfaire des choix
Ces 5 années sont intéressantes, parce qu’elles ont été chiantes dans l’univers de la voiture électrique. Chiantes, car la technologie a stagné. Une rupture technologique ne peut pas évoluer intensément ET se faire adopter par le grand public. Sauf les LLM aujourd’hui, et vous avez vu le bordel que ça crée. Donc la promesse d’une batterie révolutionnaire ne venant pas, je suppute que Ferrari a dû la jouer plus classique pour sa Luce. Ce qui signifie une grosse batterie (122 kWh) et forcément une imposante voiture, avec 5,02 m de long pour 1,99 m de large. De quoi caser 4,5 personnes dedans. (5 officiellement, une première pour le constructeur).

Bref, Ferrari a donc acté 2 choix assez oufs :
- La caisse devra être immense, avec une énorme batterie. Pas question que le client lâche son Range pour la Luce, s’il doit charger tous les 300 km.
- Elle doit être la plus légère et efficiente possible.
C’est ouf, parce que Merco vient de proposer une technologie révolutionnaire sur son (horrible) AMG GT électrique. Ça ne se joue à rien la vie parfois.
Un design en trompe-l’œil plus travaillé qu’il n’y paraît
Pourtant, quand on la regarde, on ne se dit pas que cette Luce fait 5 m de long. Telle la Hyundai Ioniq 5, elle utilise des artifices pour réduire ses proportions.
La ceinture de caisse par exemple, en courbe, remonte vers l’arrière. Et le traditionnel bas de caisse noir se marie avec le pavillon de toit, noir également, pour affiner le panneau latéral. On dirait presque un coupé. Mais regardez les proportions de l’aile arrière, en ayant à l’esprit que la roue arrière fait 24 pouces (on en parle juste après). Ajoutez à cela un montant C d’une longueur interminable qui vient casser la ligne pour la fragmenter encore un peu plus et vous avez une impression de compacité.

Autre astuce : l’écart entre les essieux mesure généralement 2,5 fois le diamètre de la roue. C’est la règle qui fonctionne avec toutes les voitures. Dès qu’on allonge cet empattement, la voiture prend des allures de longue Classe S.
Utiliser des roues de 23 et 24 pouces permet de garder le ratio 2,5 roues d’empattement, avec une longueur de presque 3 m. Une astuce pour donner une impression compacte à ce qui aurait autrement eu l’allure d’une longue berline, déjà utilisée par Luc Donckerwolke sur la Ioniq 5. Mais ce n’est pas tout.


Avec le pack batterie à dissimuler et les proportions gigantesque, vous vous retrouvez avec des arches de roues de la taille de l’Arche de La Défense. Là encore, les grandes roues viennent combler le vide.
Ces astuces, ma foi classiques, permettent de diminuer l’impression de hauteur (1,54 m), soit 11 cm de plus qu’une Model 3 et seulement 8 cm de moins qu’un Model Y, et de longueur (5,02 m), soit celle de la Model S (comme par hasard).




Les inserts font maigrir les voitures et grossir les passagers amateurs de pâtisseries
Le département design a joué une autre carte qui fonctionne : les inserts. Ils sont généralement utilisés de façon grossière (et souvent ratée) pour affiner les culs énormes de SUV et SUV coupés. Jony l’a joué plus fine, en creusant dans la carrosserie, de manière assez étrange, je dois l’avouer.
La face avant voit la calandre et le bouclier creusés. Le capot a aussi droit à son coup de rabot. Et histoire d’enfoncer le clou, il est noir également. Non pas pour affiner (ça ne fonctionne pas ici), mais pour donner du caractère. Faute de quoi, nous serions sur la progéniture illégitime d’un Ford Capri électrique et d’une ID.5.

L’arrière est dans la même veine. Le contour du hayon est également creusé. Cette partie est divisée en deux, dont un bandeau noir qui révèle les feux. Une inspiration à la Honda e je trouve. Le diffuseur noir est également là pour affiner l’arrière. Peignez-le couleur carrosserie et la Luce aurait un cul massif presque interminable.


Ce n’est pas une voiture ratée
On criera qu’elle est moche. Pourtant, la Luce est exactement ce que Ferrari se devait de sortir. Un engin différent, réfléchi pour ne pas paraître un gros machin. Tout le design a été pensé pour réduire visuellement (et non physiquement) la caisse. Ce n’est pas révolutionnaire. Mais elle choque, elle interpelle, elle fait parler et elle permettra (peut-être) de s’afficher comme la tendance des nouveaux proprios de Ferrari. Avoir l’électrique dans la collection.
Ça, ou Ferrari obligera à l’acheter pour accéder aux modèles les plus exclusifs.
Ce que j’en pense
Si toutefois ça peut vous faire quelque chose, je pense que Ferrari a réussi son coup. Il ne fallait pas sortir une Rimac ou U9 de plus. Une Supercar improbable qui s’inscrirait dans la longue suite des voitures de sport dont tout le monde se fout. Idem pour une énième SUV dégueulasse. Ferrari a pensé la Luce comme une voiture du quotidien. Comme une Panamera, mais en plus osé, plus exclusif, plus Ferrari.
De vous à moi, si j’avais les thunes, j’irai l’essayer, pour me faire une idée. C’est certes le triple d’un Taycan, mais vous roulerez dans l’intérieur de la voiture électrique le plus désirable après celui de la Tesla Hygrekperf bientôt en vente et pas à 640k€.
Au début, j’ai été choqué, comme vous. Mais comme un célibataire de longue date après 2g dans le sang, j’ai réussi à percer le secret de la beauté cachée. Et c’est peut-être ça qu’il vous manque pour apprécier cette Ferrari Luce. De l’alcool (et beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent).


